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(Emmanuel Kant/1724/1804)

- Le Sublime touche, le Beau charme.  (Emmanuel Kant)

 

 

Dans un style auquel il ne nous a guère habitué, Emmanuel Kant tente une distinction conceptuelle entre le Sublime et le Beau 17[1] ans avant sa Critique de la Raison Pure.  Le texte est en effet surprenant qui nous autoriserait presque à voir en l’auteur comme l’un des précurseurs du romantisme, alors que ce courant artistique ne verra officiellement le jour qu’avec Novalis à la toute fin du XVIIIième.  Avant même d’être ce monstre de rationalité que chacun connaît, Kant aurait-il tout de même connu les tourments de l’âme ?  A en croire l’ouvrage de Arsenij Goulyga, Kant, une vie, la réponse est positive.  Je me plais à imaginer le philosophe phare des Lumières jouant au billard ou aux cartes, éprit de Swedenborg l’illuminé et buvant quelques bières de trop.  Ces occupations me le rendent plus proche, en font un frère humain, et je crois en la vertu pédagogique de l’identification. Il ne fut pas tout de suite cet homme ponctuel au point qu’en le voyant passer sous leur fenêtre à l’occasion de sa promenade quotidienne, les habitants de Königsberg, paraît-il, réglaient leur montre, et c’est tant mieux !  Intéressons-nous à présent à cette distinction et tâchons d’en tirer quelques conclusions.

 

N’avez-vous jamais dit d’un spectacle, d’un paysage ou d’une œuvre qu’elle est sublime ?  Ce faisant, n’avez-vous pas le sentiment d’avoir utilisé ce terme comme s’il était le superlatif de… beau ? 

 

Contrairement au Beau, le Sublime renvoie au colossal, au puissant.  Il signifie notre petitesse, la possible vanité de notre existence et vient fouiller dans nos entrailles jusqu’à nous effrayer, jusqu’à nous humilier.  Il donne lieu à des angoisses, à des vertiges, et à ce titre, pourrait bien être la seule affaire des romantiques qui n’eurent de cesse de traquer en leur tréfonds ce qui, par exemple, se levait en écho au déchaînement d’un océan furieux.  Le Sublime est de l’ordre de la nature, de la profusion, de la phusis, quand de son côté, le Beau relève de l’harmonie, de l’ordre.   Il nous déborde de toute part, excède quelque représentation que l’on tente d’en forger.  Qu’il soit en œuvre dans la puissance d’une montagne qui cherche le ciel ou la fougue de la tétralogie wagnérienne, on le reconnaît à sa démesure.  Le Sublime est dyonisiaque, le Beau quand à lui est apollinien. Le Sublime nous écrase, nous touche pour nous écraser.  Il nous porte à saturation jusqu’à nous avaler.  Le Sublime est un ogre ; le Sublime est un monstre ; un monstre qu’il s’agit de dompter en le résolvant en beauté.

Contrairement au Beau qui nous charme, au Beau qui chante chaque seconde la gloire de la Raison, de sa supériorité sur le geste insu du Vivant ; contrairement au Beau qui nous tient à la claire lumière du jour, au large de la profusion métastatique bien que généreuse de la Nature, contrairement au Beau qui nous déleste de notre poids, qui nous arrache à la pesanteur, le Sublime, lui, nous atteint trop humainement, pénètre jusque dans les couches intimes de notre être.  Aux antipodes du Beau, le Sublime ne ravit pas, dans le sens où ce qui nous ravit nous arrache à notre condition, à notre finitude, nous propulse dans la périphérie d’un ailleurs désincarné et permet la contemplation désintéressée d’un chef-d’œuvre.  Littéralement, le Beau ne nous concerne pas.  C’est bien sûr à dessein que Emmanuel Kant emploie le verbe « toucher » qui empêche l’espace où se déploie, en revanche, le sentiment du Beau.  Le « toucher », autrement dit « l’émouvoir » impliquent un bout portant, un type de connaissance immédiate qui n’autorise pas l’abstraction, qui ne permet pas l’extraction.  Il nous rive à la chair, à la puissance de la chair, à sa nuit.  Le Sublime nous donne des yeux pour nous les arracher dans un même temps.  Il est le signe de notre cécité naturelle quand le Beau nous donne la vue.  Kant aurait-il aimé Wagner ?  L’anoxie rationnelle de sa philosophie que d’aucuns lui reprochent, ne l’eût-il pas, pour finir, interdit du Sublime des œuvres romantiques ?  Nous sommes en droit, ce me semble, de nous poser la question.  

 

Thierry Aymès

(Copyright T.Aymès/PACAINFOECO-www.pacainfoeco.com)



[1] Observations sur le sentiment du Beau et du Sublime (1764)

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